Solidarité Burkina
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Janvier-février 2012 : extrait du journal de bord de la Présidente

Yvette Ladrée

mercredi 22 février 2012, par Administrateur

13 janvier :

Je rentre de notre première visite à domicile dans la famille de nos deux enfants infirmes moteurs cérébraux à 50 km de Léo, je suis sans voix. Deux enfants dont on ne connaît pas l’âge car le papa les a rajeunis pour qu’ils soient acceptés à l’école du village. L’aînée a suivi une scolarité jusqu’au CE2, le plus petit jusqu’au CP2 . Ils auraient 10 et 13 ans selon le père et 14 et 17 ans selon la mère : qui croire ? Depuis quatre ans, ils ne sont plus scolarisés, renvoyés pour trop de redoublements et pourtant ils ont très envie d’aller à l’école… Que font-ils toute la journée ? Pendant longtemps, ils ont accompagné le grand frère aux champs et gardé les troupeaux, actuellement trop vite fatigués par de longues distances de marche, ils restent à la maison. Je crois vraiment que la structure que nous sommes en train de monter correspond totalement à ce genre d’enfants qui sont délaissés par le système scolaire dit « normal » si toutefois on peut trouver normal des classes de 50 à 70 élèves, ce qui est habituel ici au Burkina. En attendant l’ouverture du centre, nous allons essayer de mettre en place de petites activités manuelles et tenter de maintenir les acquis scolaires via les grands frères et sœurs scolarisés. Il restera à trouver une famille d’accueil pour que les enfants ne rentrent pas chaque soir au village. Le papa dit que ça ne posera pas de problèmes, il faut savoir que chaque famille vivant dans la brousse a un parent en ville et que l’accueil ne se discute pas, c’est un devoir.

21 janvier :

Grande Mosquée - Ouagadougou - Photographe : C. Hugues

Quelques jours plus tard, je suis ce matin installée confortablement sur la terrasse d’un bar à toubabs en plein centre ville, cette ville de Ouagadougou inconnue hier qui devient un peu la mienne aujourd’hui où je me sens de moins en moins étrangère. J’essaie d’avaler un infâme breuvage nommé expresso ( ! ) fait à base de café local et je pense que mes grands parents ont connu ce genre de boisson pendant la guerre. Mon esprit vagabonde entre la brousse que j’ai quittée hier où chacun peut trouver à manger - bien sûr il ne faut pas être trop exigeant, savoir se contenter d’un seul plat de riz par jour - et cette ville tentaculaire où se côtoient maisons de torchis et villas climatisées avec piscine, ville qui laisse à l’abandon tant de SDF, souvent des jeunes qui ont quitté la campagne pour un monde qu’ils espéraient meilleurs. Il est 7h30 et j’assiste à la longue et lente installation des boutiques sur les trottoirs d’en face, ici tout se vend dans la rue. Pas besoin de calendrier pour savoir que nous sommes vendredi, la grande mosquée de Ouaga est à 200m et à côté de moi des hommes en tenue de cérémonie attendent l’heure de la grande prière. Des enfants en route pour l’école passent à ma hauteur et j’entends crier « Nassara ! » (c’est à dire : "le blanc" en langue locale), immédiatement je me retourne cherchant du regard le blanc que je ne trouve pas et je me rends compte qu’on parle de moi. Cette interjection me concerne et je m’étonne !... Ils n’ont pas vu que j’étais des leurs ? Mais je sais que ma couleur de peau me trahit et que je suis et resterai une étrangère …

31 janvier :

Ce matin, nous quittons le bureau du Directeur de l’école du secteur 5, où nous parrainons 8 enfants, et partons à la rencontre de leurs familles. Nous profitons de la proximité géographique pour prendre des nouvelles d’une petite fille de 18 mois en état de malnutrition avancé qui nous a été amenée au centre de soin par sa maman il y a quelques jours. En vérifiant le carnet de santé, nous constatons que cet enfant depuis 6 mois n’a pas pris un seul kilo ! Et dans le même temps nous voyons que la maman est enceinte d’environ 6 mois. Une autre découverte nous attend : dans la cour familiale, je compte 9 enfants de 5 à 15 ans, il est 10 heures, tous ces enfants devraient être à l’école. Sont-ils malades ? Non, simplement aucun de ces enfants n’est scolarisé. Pourquoi ? Nous ne le saurons pas aujourd’hui, le papa est absent et les femmes de cette ethnie ne s’expriment pas en l’absence de leur époux. Nous invitons la jeune maman au dispensaire pour mettre à jour les vaccinations de la petite, puis nous lui donnons les aliments et les conseils nécessaires avant de reprendre le chemin de l’école. La maison est à vingt minutes à pied de l’école, le Directeur nous dit que chaque année, on invite les populations par un crieur public à venir inscrire les enfants à l’école du quartier. Notre travail dans cette famille ne fait que commencer : suivre l’enfant malnutri, la grossesse en cours et arriver à convaincre le chef de famille du bien fondé de la scolarisation de ses enfants.

2 février : jour d’harmattan

Ce matin nous sommes dans un épais brouillard, il fait frais, je n’arrive pas à avancer avec mon vélo tellement le vent m’en empêche, la visibilité est réduite à un mètre et les voitures ont allumé leurs phares en plein jour. Chacun se protège comme il peut mais surtout évite de sortir. La poussière véhiculée par le vent nous couvre d’un film blanchâtre ou ocre qui colle à la peau et pénètre dans les narines et les yeux avec son cortège de microbes : les épidémies de maladies infantiles et la méningite sont à la porte de la ville. Je m’étonne et me renseigne, c‘est l’affaire de deux ou trois jours, me dit-on. Effectivement deux jours plus tard le soleil réapparaît et chacun se hâte de faire sortir la poussière qui a envahi le moindre petit coin de la maison. Il s’agissait en fait de l’amorce d’un changement de temps car depuis ce jour la température ne fait que grimper dans la journée pour atteindre les 35°, heureusement les nuits sont encore un peu fraiches mais pour combien de temps ?

Yvette Ladrée, présidente de Solidarité Burkina

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